Vers un sport sans frontière? Le cas du football professionnel européen
Nomada - Vers un sport sans frontières

Auteur : Arnaud Rubi

Constituant à de nombreux égards un miroir grossissant de l’évolution de nos sociétés, le sport professionnel est notamment marqué par une internationalisation croissante des joueurs, staffs techniques et dirigeants de clubs.

Ainsi, au niveau du football professionnel, la section masculine du PSG, club français propriété du Qatar, a pour directeur sportif un brésilien et pour entraîneur un allemand, qui dirige un vestiaire composé de pas moins de 11 nationalités1.

Loin de représenter une exception dans l’écosystème du sport de haut niveau, il en est plutôt un exemple caractéristique, qui se reflète également dans d’autres disciplines sportives, comme l’équipe cycliste du Kazakhstan ASTANA Pro Team, composée de 28 coureurs provenant de 9 pays2.

Dans cet article, nous présenterons certaines des conséquences engendrées par ce phénomène, à partir de l’exemple du football professionnel européen masculin. Il nous semble en effet que ce laboratoire social qu’est le football est particulièrement révélateur, préfigurant dans bien des cas l’évolution générale du sport professionnel.

Des vestiaires pluriculturels, composés par des joueurs et entraîneurs de plus en plus mobiles

Dans le football professionnel, les clubs réalisent d’importants investissements humains et financiers pour former et recruter des joueurs à fort potentiel, sans pour autant disposer de garanties de réussite sportive et/ou économique à la hauteur des efforts fournis. Nombreux sont les exemples de footballeurs talentueux qui s’épanouissent sportivement dans un club mais qui ne parviennent plus à être performants lorsqu’ils découvrent un nouvel environnement. Ce phénomène est d’autant plus marqué chez les joueurs qui arrivent dans un contexte culturel différent de ce qu’ils ont connu jusqu’alors.

Parallèlement, l’accélération de la déterritorialisation des footballeurs en Europe depuis l’arrêt Bosman a provoqué une augmentation du nombre de joueurs expatriés au sein des clubs. Ainsi, au cours de la dernière décennie, la part des footballeurs expatriés dans les principaux championnats européens est passée de 34,7% à 41,8%. Ces derniers sont d’ailleurs particulièrement nombreux dans les championnats d’Europe du sud (51,8%) et de l’ouest (48,9%), selon l’Observatoire du football CIES3. Cette accélération de la circulation des footballeurs s’accompagne par ailleurs de celle des staffs techniques, notamment des entraîneurs4.

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Le défi d’une intégration réussie dans un milieu structurellement axé sur le court-terme

L’immersion dans un environnement culturel différent peut s’avérer particulièrement périlleuse pour celui qui ne s’y est pas correctement préparé. L’arrivée dans un nouveau club implique en effet pour la recrue une triple adaptation: au club, au style de jeu et à la ville/pays. Cela n’a rien de naturel et peut aisément déstabiliser.

Par ailleurs, l’augmentation continue du niveau d’exigence semble être inversement proportionnelle aux délais accordés pour y parvenir. Cela génère, pour le joueur ou l’entraîneur expatrié, une instabilité structurelle qui complexifie le rapport à la performance sportive.

Si la reconnaissance des compétences sportives est un élément nécessaire pour assurer une bonne intégration de la recrue ou de l’expatrié, il n’est cependant pas suffisant pour enclencher une dynamique visant à atteindre la constance dans l’excellence sportive. Il est difficile de se concentrer uniquement sur le jeu et l’équipe lorsque l’environnement n’est pas maîtrisé. Ainsi, la perte des repères traditionnels doit être compensée par l’instauration d’un cadre favorisant sa rapide adaptation ainsi que son acceptation par le groupe, dans la mesure où ce qui se passe hors du terrain a des conséquences sur les performances exprimées sur le terrain.

De fait, selon une étude publiée dans la revue Frontiers in Psychology en 2019, basée sur l’analyse de 243 pays entre 1994 et 2018 et du nombre de footballeurs expatriés ayant joué dans l’un des 5 championnats les plus forts d’Europe (Big Five), l’apport de ceux-ci ne commence à être bénéfique pour leur sélection nationale qu’au bout de 4 ans après leur expatriation5.

Or, les clubs ne peuvent se permettre d’attendre trop longtemps pour voir se matérialiser leurs investissements économiques et humains en résultats sportifs convaincants. Et cela vaut également pour les joueurs, car la durée moyenne d’une carrière d’un footballeur professionnel en Europe oscille entre 4 et 6 ans, selon les championnats6.

En réalité, la sous-estimation de la variable culturelle est un facteur avéré d’obstacles au rendement des sportifs professionnels, et ce d’autant plus que la culture n’est pas immédiatement visible. Au-delà de la langue, du climat et de la nourriture, elle est présente à tous les niveaux du quotidien (rapport aux autres, au temps, à l’environnement) s’exprimant, souvent de manière inconsciente, dans les comportements et décisions que nous prenons. Il est donc important d’acquérir un certain niveau d’alerte sur les comportements considérés admissibles, car une conduite parfaitement acceptable dans un pays peut être interprétée de manière négative ailleurs. En conséquence, si les normes et valeurs du nouvel environnement diffèrent sensiblement de celles connues jusqu’alors et que le joueur ou entraîneur ne parvient pas à rétablir une certaine cohérence entre les deux cultures, la frustration, la marginalisation, le manque de confiance en soi ou la perte de motivation peuvent apparaître, affectant durablement son rendement professionnel et pouvant nuire à la cohésion du groupe.

L’alchimie rendant possible un engagement et une cohésion réelle dans un vestiaire pluriculturel suppose la mise en place en amont d’un cadre stimulant et valorisant l’engagement de chacun. La question de la méthode y est fondamentale si l’on ne veut pas tomber dans le piège des stéréotypes et du renforcement des préjugés. En effet, tous les membres d’un groupe culturel ne sont pas identiques. Leurs systèmes de représentation, valeurs, attitudes et pratiques sont la conséquence de nombreux facteurs, qui ne prennent sens qu’à la lumière de leur trajectoire individuelle. De plus, le fait d’avoir une « expérience internationale » n’implique malheureusement pas le gain automatique de compétences interculturelles. Elle peut même contribuer à accentuer les préjugés et les stéréotypes si l’on aborde la diversité avec une démarche réductrice, comme résumée ci-dessous:

Le hors-jeu culturel « humaniste »

Tendance à minimiser ou nier les différences culturelles, pensant qu’elles finiront par disparaître d’elles-mêmes

Le hors-jeu culturel « particulariste »

Tendance à survaloriser les différences culturelles, en figeant l’autre dans sa différence. Tout éventuel échec est justifié – à priori ou à posteriori – par la différence culturelle

En conclusion, parvenir à établir puis maintenir une motivation et un engagement de chacun dans un groupe culturellement hétérogène et structurellement axé sur le court-terme implique une démarche particulière, car plusieurs matchs peuvent se jouer de manière simultanée au sein du club. Pour faire de la pluralité culturelle un atout réel dans la cohésion de groupe, pour révéler son potentiel de résilience et créativité, il est donc important de garder à l’esprit que la mission du collectif est de faire en sorte que chacun puisse exister dans le groupe. La réussite sportive vient récompenser les groupes à l’intérieur desquels l’objectif collectif est supérieur aux ambitions personnelles. En se dotant de compétences interculturelles, le club comme les joueurs gagneront un temps précieux tant pour comprendre que pour se faire comprendre, optimisant ainsi les chances de victoires qui ont du sens.

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1 Allemagne, Argentine, Brésil, Costa-Rica, Espagne, France, Italie, Maroc, Pays-Bas, Pologne et Sénégal. https://www.psg.fr/equipes/equipe-premiere/effectif?seasonId=2020

2 Belgique, Canada, Colombie, Danemark, Érythrée, Espagne, Italie, Kazakhstan et Russie. http://www.astanaproteam.kz/modules.php?name=astana&page=team&type=riders&typemenu=Riders

3 La démographie du football dans le marché du travail européen. L’étude couvre la période 2009-2019. Novembre 2019. L’échantillon se compose de 11692 footballeurs répartis dans 463 équipes de 31 premières divisions européennes.
https://football-observatory.com/IMG/sites/mr/mr49/fr/

4 Démographie des entraîneurs de clubs de football professionnel. Juin 2020. Analyse des caractéristiques des entraîneurs dirigeant 1646 équipes réparties dans 110 ligues de 79 pays à travers le monde.
https://football-observatory.com/IMG/pdf/mr56fr.pdf

5 https://barcainnovationhub.com/es/la-emigracion-de-los-jugadores-y-el-rendimiento-de-los-equipos-en-el-futbol-de-alto-nivel/

6 https://www.alternatives-economiques.fr/economie/la-difficile-carriere-de-footballeur-professionnel-201507081830-00001699.html

La publication a un commentaire

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